Vie politique
Terre ô combien centrale, l’Auvergne a été en proie à des conflits seigneuriaux et politiques majeurs avant d’entrer dans une ère de stabilité. Découvrez ces hommes qui, depuis Vercingétorix, ont construit notre Région.
52 av. J.-C. – Vercingétorix, le héros devenu légende
À cette époque, la Gaule est un territoire aux visages multiples, la conquête ou la défense de terres est un enjeu permanent et l’occasion de guerres tribales continuelles. Sous la pression germanique, l’instabilité politique de la Gaule atteint son paroxysme : en 58, face à l’invasion des Helvètes, venus de l’actuelle Suisse, les Éduens de la vallée de la Saône réclament l’aide de leur allié Jules César. C’est le début de la guerre des Gaules. César écrase une à une les tribus gauloises soulevées tandis que les Arvernes observent une stricte neutralité. Il faudra toute la fougue d’un jeune aristocrate, connu sous le nom de Vercingétorix, pour soulever le peuple arverne d’abord, puis une bonne partie de la Gaule. Celui-ci obtient quelques succès grâce à sa politique de terre brûlée visant à empêcher le ravitaillement de l’ennemi, mais César maintient sa pression et Vercingétorix décide de livrer bataille chez lui, à Gergovie. Nous sommes en – 52, peut-être la date la plus célèbre de notre histoire régionale. La victoire de Vercingétorix est limitée, car César s’est retiré à temps, sentant la partie perdue, et de courte durée puisque la défaite d’Alésia, malgré des effectifs gaulois importants, marque la fin de l’indépendance.Où était située Gergovie ? Deux thèses sont encore aujourd’hui en présence, les descriptions de César ne permettant pas de départager les adversaires de cette « seconde bataille de Gergovie ». Le stratège romain décrit le site comme une « montagne fort haute et d’accès difficile », « très bien fortifiée par la nature », ce qui peut correspondre au plateau de Merdogne (site « officiel ») ou à celui des « côtes de Clermont », au nord de la ville. Quoi qu’il en soit, la défaite n’empêcha pas les Arvernes de profiter d’une pax romana propice à la croissance économique. Les sites fortifiés devenant inutiles, c’est dans la plaine que la cité d’Augustonemetum sera fondée, la future capitale Clermont.
Quant à Vercingétorix, mort dans des conditions obscures, il fut par la suite bien oublié, et c’est seulement au xixe siècle qu’il deviendra le héros national que l’on connaît, plébiscité par les républicains laïcs qui voyaient là l’occasion de contrebalancer une Jeanne d’Arc un peu trop catholique à leurs yeux…
507 – Les Francs de Clovis conquièrent l’Auvergne
La conquête est effective après la bataille de Vouillé (507), qui voit la défaite des aristocrates arvernes alliés aux Wisigoths, mais certaines résistances obligent le fils de Clovis, Thierry, roi d’Austrasie, à une sérieuse remise en ordre. La campagne militaire fut brutale : « Je vais vous mener, dit Thierry à ses troupes, dans un pays où vous trouverez de l’or et de l’argent autant que vous pourrez en désirer, d’où vous enlèverez des troupeaux et des esclaves en abondance. » Thiers, Vollore, Issoire, Brioude et même l’impressionnante forteresse naturelle de Chastel-Marlhac (15) sont pillées. Nous connaissons tous ces événements par l’unique « historien » du vie siècle, Grégoire de Tours (538‑594), qui malgré ce nom était auvergnat et connaissait parfaitement la région. La conquête franque, toutefois, n’a pas entraîné de changement massif dans la population locale, et les Francs furent certainement très peu nombreux à s’installer en Auvergne. Du reste, cette domination sera plus d’une fois remise en cause par la suite.
760 – Seconde conquête de l’Auvergne par les Francs
Au début du viiie siècle, les ducs d’Aquitaine furent tentés par une plus grande indépendance et rejetèrent la tutelle franque, ce qui provoqua une nouvelle incursion de ceux-ci en Auvergne. Pépin, devenu roi des Francs en 751, prend les forteresses de Chantelle (03), Clermont (63) et Escorailles (15). Il semble que l’Auvergne chercha longtemps à échapper à la tutelle franque du Nord et à maintenir une certaine forme de romanité. Saint Géraud d’Aurillac par exemple, à la fin du ixe siècle encore, se présentait comme « Aquitain », et les habitants de Mauriac révoltés contre l’abbaye tutélaire de Sens, en 1105, hurlaient qu’il fallait tuer et brûler les « Francs » !
Vers 855 – Naissance de Géraud, le prêcheur de paix
Le rayonnement de l’abbaye d’Aurillac sera important (c’est là que Gerbert, le « pape de l’an mil », sera recueilli et commencera ses études). Les immenses possessions de Géraud en Auvergne, Rouergue, Limousin et Quercy en font un personnage politique de premier plan mais l’obligeront à guerroyer constamment contre ses voisins. Resté fidèle au roi, il est le témoin des premières tentatives d’organisation de la féodalité. Son biographe, saint Odon, rapporte maints traits de personnalité fort originaux pour l’époque, notamment un certain laxisme judiciaire. Au combat, il faisait avancer ses troupes avec la pointe des lames en bas, pour donner une chance à la négociation jusqu’au dernier moment. Canonisé par le peuple, son tombeau attira immédiatement de nombreux pèlerins et assura le développement de la ville, qui en 972 est présentée par l’évêque comme la seconde de son diocèse. Aujourd’hui encore, le prénom Géraud est largement attribué dans le Cantal, quoique presque inconnu ailleurs.
1095 – Le pape Urbain II lance la première croisade à Clermont
Les difficultés des pèlerins chrétiens à Jérusalem décidèrent l’Église à lancer une vaste opération en Terre sainte, et c’est la ville de Clermont qui fut choisie pour lancer cet appel qui devait être largement entendu et entraîner l’Occident dans une aventure de plusieurs siècles. Pourquoi Clermont ? La réponse n’est pas aisée. Certes, la centralité de l’Auvergne dut compter pour quelque chose, mais la ville avait surtout l’avantage d’être une seigneurie épiscopale, donc relativement indépendante au plan politique, proche et cependant en dehors du domaine royal du roi des Francs, alors excommunié, et des terres d’Empire (le pape est en violent conflit avec l’empereur : c’est la « querelle des Investitures »). L’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, fut le chef spirituel de l’expédition militaire qui aboutit à la prise sanglante de Jérusalem en 1099. La croisade fut donc une équipée religieuse, mais surtout une réussite politique pour l’Église, puisqu’elle permit de détourner une part de la violence féodale sur un ennemi lointain et ainsi d’apaiser l’Occident.
1213 – Le roi Philippe Auguste conquiert l’Auvergne
L’Auvergne féodale était très morcelée (terres de l’évêque, du comte d’Auvergne, du Dauphin d’Auvergne et de divers seigneurs d’Auvergne et du Velay : La Tour, Montboissier, Polignac… C’est un seigneur champenois, Guy de Dampierre, devenu entretemps sire de Bourbon, qui dirige l’expédition royale. L’alliance avec l’évêque de Clermont permet d’affaiblir sensiblement le pouvoir des comtes et des Dauphins et de créer une « Terre royale d’Auvergne » qui sera confiée au frère de saint Louis, Alphonse de Poitiers.
Celui-ci ne se rendit en Auvergne que deux fois (en 1247 et 1251), mais il dirigea la province à distance et avec intelligence. Ses nombreuses possessions s’étendaient aussi dans le Poitou, l’Agenais, le Toulousain, le Quercy. Selon André-Georges Manry, il contribua, comme son frère, à la naissance de l’unité nationale en habituant des régions différentes à une même administration. Un connétable installé à Riom gérait pour Alphonse la « Terre d’Auvergne », mais les difficultés de communications et une situation politique complexe obligèrent à confier à un « bailli des montagnes d’Auvergne » la partie montagneuse qu’est l’actuel Cantal (première mention en 1256). La distinction entre « basse » et « haute » Auvergne remonte donc officiellement à cette époque.
1352 – Début de la « guerre de Cent Ans » en Auvergne
Cette guerre « de cent ans » durera en Auvergne jusqu’en 1392, soit seulement quarante ans… Mais les combats furent permanents durant cette période, et l’insécurité régna jusqu’au début du xve siècle. En Auvergne, les « Anglais » étaient surtout des Français du Sud-Ouest combattant pour le compte du roi d’Angleterre et duc de Guyenne (Aquitaine), dont ils étaient sujets et vassaux. En 1360, le traité de Brétigny fait de l’Auvergne une zone frontière et l’expose à tous les raids de routiers œuvrant surtout pour leur compte personnel. La guerre officielle reprend en 1369 : de hardis capitaines, hommes de guerre et de pillages, tiennent quelques forteresses et rançonnent les environs, mais seront chassés petit à petit. Le plus célèbre d’entre eux, le Limousin Aymerigot Marchès, sera finalement exécuté à Paris le 12 juillet 1391.
Guerres, famines, maladies… La seconde moitié du xive siècle ressemble à une punition divine. Certains villages entièrement dépeuplés disparaîtront définitivement.
1531 – Le duché d’Auvergne est réuni à la Couronne de France
Conscient de la puissance de la famille de Bourbon, François Ier accuse le duc Charles III de Bourbon-Montpensier, connétable de France, de trahison et récupère cette importante principauté autonome au profit de la Couronne, ce qui provoquera le passage de Charles au service de son autre suzerain (le duc possède aussi les Dombes, sises dans l’Empire), Charles Quint. Charles de Bourbon meurt à Rome en 1527. L’administration royale se met alors en place.
Peu de temps après, deux autres seigneuries de moindre importance font retour à la Couronne : le Comté (capitale : Vic-le-Comte) et Clermont. Le Comté était en effet la propriété de la famille de La Tour, dont une fille, Madeleine, épousa Laurent de Médicis. De cette union naquit la célèbre Catherine de Médicis, comtesse d’Auvergne en 1536 et reine de France en 1547. Par manipulation judiciaire, celle-ci récupéra également la seigneurie de Clermont qui relevait auparavant de l’évêque.
1559 – Les guerres de Religion en Auvergne
En cette année 1559, le pasteur genevois Anet Desauches introduit à Issoire le culte protestant et fait des émules avant d’être pendu. Mais la religion réformée se répand peu en Auvergne, que sa position centrale transformera quand même en champ de bataille permanent à partir de 1567 : prise d’Issoire, d’Aurillac, de Mauriac, tentative sur Saint-Flour et Salers. La seule grande bataille rangée aura lieu à Cognat-Lyonne (03), en 1568, et verra la défaite du gouverneur de la province contre une armée protestante venue du Forez.
1665‑1666 – Les « Grands Jours » d’Auvergne : les seigneurs dans la tourmente
Les Grands Jours d’Auvergne permettent la mise au pas des seigneurs turbulents de la province, notamment en haute Auvergne. Environ douze cents affaires furent traitées, soit plus de dix par jour. Il arrivait que l’on soit jugé, condamné et exécuté dans la même journée, mais beaucoup d’autres condamnations ne furent prononcées que par contumace, en l’absence des coupables. Plusieurs châteaux furent rasés et des terres confisquées. L’impact fut important et, selon les célèbres Mémoires de Fléchier, les Grands Jours ont « fait des hommes de bien dans une province où l’on se faisait gloire d’être coupable ».
1777 – La Fayette part libérer l’Amérique
Le marquis Gilbert de La Fayette, né en 1757 au château de Chavagnac, non loin de Brioude, est resté célèbre par ses élans de générosité, son courage et sa fougue qui le pousseront jusqu’aux Amériques où il défendra la cause des Insurgents avec le succès que l’on sait. La Fayette poursuivra ensuite une carrière politique de premier plan jusqu’à sa mort en 1834 : député de la noblesse aux États généraux, partisan de la Révolution mais protecteur de Louis XVI, ses idées libérales le placèrent toujours dans une situation politique intermédiaire. Le célèbre « La Fayette, nous voici » fut prononcé par un colonel américain devant la tombe du marquis auvergnat, en 1917, à l’occasion de l’arrivée des troupes du général Pershing venues soutenir la France.
1790 – Création des départements français
Le Cantal est constitué de l’ancienne haute Auvergne et de quelques communes de la basse Auvergne, celle-ci devenant le département du Puy-de-Dôme, qui faillit d’abord s’appeler le Mont-d’Or. Le député Gaultier de Biauzat fit valoir qu’un tel titre ferait croire à une excessive richesse et favoriserait les taxes… Le Brivadois (région de Brioude) fut attribué à la Haute-Loire en complément de l’ancien Velay. Dans le Cantal, la guerre de préséance entre Saint-Flour et Aurillac fut réglée par un système d’alternat, chaque ville devenant chef-lieu par alternance, mais Aurillac refusa de rendre la préfecture quand vint le tour de sa rivale, et Saint-Flour ne conserva que l’évêché.
1791‑1795 – Quelques Auvergnats célèbres de la Révolution
Georges Couthon (1755‑1794), né à Orcet (63), fut d’abord un avocat compétent et modéré. En 1793, alors que la situation est critique, il est nommé « représentant en mission » pour le Puy-de-Dôme et doit monter une armée contre la ville de Lyon révoltée. Son administration suivit la ligne révolutionnaire du moment : application de la loi sur le maximum, interdiction des cultes publics… Mais il fit preuve également d’une certaine vision sociale en créant un nouvel impôt « sur la fortune » visant à taxer les « riches égoïstes », et en lançant les bases d’une forme de sécurité sociale. Après le 9 Thermidor, son nom ne fut plus prononcé que précédé de l’épithète « infâme », et on l’effaça même des registres municipaux de sa commune d’origine, Orcet.Le mathématicien riomois Gilbert Romme (1750‑1795) fut élu député en 1791. Il vota la mort du roi et travailla au calendrier révolutionnaire dont le but était de transformer la société en changeant les mentalités (notamment par la suppression du dimanche). Le mois était divisé en trois décades, et l’on chômait le dernier jour de chaque décade, le « décadi », soit trois jours par mois au lieu de quatre ! Il se suicida en 1795, après la chute de Robespierre.
Le Cantalien Jean-Baptiste Carrier (1756‑1794), quant à lui, reste célèbre dans l’histoire de France par la férocité de son action en tant que représentant en mission dans l’Ouest insurgé, où il inventa les « baignoires nationales » consistant à couler des barques pleines de condamnés au milieu de la Loire, ce qui lui valut le titre de « noyeur de Nantes ».
1940‑1944 - Résistance et Occupation en Auvergne
Après la défaite, le gouvernement du maréchal Pétain s’installe dans la ville de Vichy (03), bien pourvue en hôtels de luxe et située en zone libre, mais non loin de la ligne de démarcation. Mais l’Auvergne est aussi, et surtout, une terre de résistance. Repliés à Clermont-Ferrand, les professeurs et étudiants de l’université de Strasbourg forment immédiatement un pôle de résistance active : des fouilles fictives sur le site de Gergovie servent en fait à camoufler leurs activités ! Le réseau est démantelé lors d’une rafle de la Gestapo en 1943. Les reliefs du Cantal et de la Margeride sont également mis à profit par la Résistance pour faire de l’Auvergne une épine dans le pied des Allemands. En juin 1944, 3 500 maquisards sont rassemblés au mont Mouchet (43) : la bataille fait rage et près de cent vingt résistants y laissent la vie. Plusieurs villages alentour sont décimés et brûlés par les Allemands, mais l’opération réussit tout de même à ralentir les troupes ennemies remontant vers le Nord après le débarquement. Aujourd’hui, de nombreux monuments, statues ou simples stèles, rappellent le sacrifice des résistants ou des otages sur le lieu de leur exécution.
1972‑2007 – Création administrative de la Région Auvergne et nouvelles perspectives
La nouvelle Région « Auvergne » (1972) regroupe quatre départements (Cantal, Puy-de-Dôme, Haute-Loire et Allier) dont deux seulement, le Cantal et le Puy-de-Dôme, appartiennent intégralement à la région historique. La question de l’identité régionale et de l’avenir d’une entité en partie artificielle se pose alors avec acuité. Dans les années 1970, une enquête chercha à mesurer le sentiment d’appartenance des Auvergnats : à la question « Avez-vous l’impression que votre commune est en Auvergne ? », 100 % des Cantaliens répondirent par l’affirmative, de même que 98 % des habitants du Puy-de-Dôme, mais le chiffre tombait à 70 % pour la Haute-Loire (dont seul l’arrondissement de Brioude est historiquement auvergnat) et à 17 % pour l’Allier. Aujourd’hui, de nombreuses interrogations demeurent sur l’avenir de la Région Auvergne, dont l’atout indéniable est sa centralité, combinée à une certaine mythologie (comme l’Alsace ou la Bretagne, par exemple, l’identité de l’Auvergne jouit d’une reconnaissance spontanée…), tandis que la démographie reste sa faiblesse. Deux présidents de la République française, Georges Pompidou (1969) et Valéry Giscard d’Estaing (1974), ont donné à leur région d’origine, l’Auvergne, une dimension supplémentaire dans l’inconscient collectif.Quant à la démographie et au développement économique, on se plaît à croire que la ruralité sauvegardée de maints cantons auvergnats peut attirer de nombreux habitants des villes en quête d’authenticité, à condition de développer l’accès aux nouvelles technologies et de préserver en même temps une certaine douceur de vivre. L’Auvergne peut aussi compter sur le tourisme, dont le plein essor n’est probablement pas atteint, grâce à ses paysages variés et parfois grandioses et à un patrimoine rural extraordinaire mais encore sous-estimé. Le site Vulcania permettra de faire fructifier le capital d’intérêt qui se porte sur le volcanisme.
Tandis que Clermont se dote d’un Zénith et d’un tramway, accentuant son rôle de capitale régionale bien au-delà désormais du cadre strict de l’Auvergne historique, il reste encore beaucoup à faire pour intégrer l’ensemble de la région à un processus de développement mondialisé qui peut sembler aussi prometteur qu’inquiétant. L’Auvergnat de demain devra tenir le juste milieu entre une adaptation trop brutale et destructrice de son identité, d’un côté, et de l’autre la tentation du repli frileux. Mais si le mythe de l’Auvergnat rustique – paysan tenace, à la fois malin et dur à la tâche, épris de liberté – a quelque chose de vrai, alors l’Auvergne a encore de belles choses à offrir au monde…
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