Hommes, rites et traditions
Les évolutions ethnographiques ont été marquées par les spécificités du territoire auvergnat. Tour à tour terre de refuge, puis de migrations, l’Auvergne s’est laissé dompter et ses habitants ont progressivement appris à tirer parti de ses paysages. Ils ont peuplé leur vie quotidienne de rites surprenants, parfois étranges, mais qui font preuve d’une inventivité débordante.
207 av. J.-C. – L’empire arverne révélé dans les textes antiques
Première mention des Arvernes par Tite-Live dans son Histoire romaine (XXVII, 39) à l’occasion de la seconde guerre punique : les Arverni fournissent alors des troupes au frère d’Hannibal, Hasdrubal, qui tente de le rejoindre en Italie depuis l’Espagne. De nombreux auteurs latins et grecs évoquent ensuite la puissance de ce peuple du centre de la Gaule, tel Posidonios : « Les Arvernes étendirent leur domination jusqu’à Narbonne et aux frontières de Marseille. Ils dominaient les peuples jusqu’aux Pyrénées, à l’océan et au Rhin. » Au xixe siècle, l’historien Camille Julian parlera même d’un « empire arverne ». Il semblerait qu’il y ait eu là une certaine exagération, et cet empire était plus sûrement une domination morale sur d’autres peuples « clients » : les Éleutètes (sud du Cantal ?), les Cadurques (Lot actuel), les Gabales (Lozère), les Rutènes (Aveyron) et les Vellaves (Haute-Loire). Ces liens indiquent un assez net tropisme méridional.
Le pays des Arvernes proprement dit correspondait en gros aux départements actuels du Cantal et du Puy-de-Dôme, auxquels s’ajoute la région de Brioude, comme le confirme la toponymie : on trouve en effet un grand nombre de noms de lieux d’origine gauloise ou romaine signifiant « limites » ou « bornes » sur les « frontières » actuelles du Puy-de-Dôme, du Cantal et de l’arrondissement de Brioude…
IVe siècle – Émergence du christianisme
L’évangélisation des pays arvernes est l’œuvre de saint Austremoine, qui se fixe à Issoire et envoie des disciples alentour : saint Cerneuf à Billom, saint Nectaire à Champeix, saint Genès à Thiers, saint Mary au nord-est de la haute Auvergne, tandis que Florus se fixe à Indiciac (qui deviendra Saint-Flour). Mais les débuts du christianisme en Auvergne sont fort obscurs et teintés de légendes largement postérieures. Les grands centres religieux attestés sont Clermont, Issoire et Brioude, autour du tombeau de saint Julien.
950 – Sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle
Godescalc, évêque du Puy, fait le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. S’il n’est pas tout à fait le premier pèlerin étranger à se rendre en Galice, il inaugure cependant la tradition des pèlerinages chez les personnalités importantes. La ville du Puy deviendra dès lors un centre majeur du pèlerinage vers Saint-Jacques, et ce qu’il est convenu d’appeler le point de départ de l’une des quatre grandes voies françaises telles qu’elles ont été décrites dans le célèbre Guide du pèlerin de Saint-Jacques au XIIe siècle. Cet ouvrage nomme en effet les routes de Saint-Gilles-du-Gard (via Tolosana), de Vézelay (via Lemovicensis), de Tours (via Turonensis) et du Puy (via Podiensis). De la cité vellave on se rendait à Conques par la Dômerie d’Aubrac et la vallée du Lot (en contournant donc l’Auvergne par le sud), puis le chemin se poursuivait par Cahors et Moissac. Bien entendu, tous les chemins pouvaient mener à Compostelle aussi bien qu’à Rome, et tous les sites importants de reliques pouvaient accueillir les pèlerins. D’autre part, ce fameux Guide médiéval ne fut découvert qu’assez récemment et n’a jamais été utilisé comme tel par les voyageurs ! C’est pourquoi l’Auvergne fut bien traversée par les pèlerins, du Moyen Âge à nos jours, et que de nombreux témoignages subsistent : tombes de pèlerins ornées des attributs (la besace, le bâton ou « bourdon », la coquille…), croix de chemins et sanctuaires dédiés à saint Jacques. Tout récemment, pour des raisons en partie touristiques, un « chemin d’Auvergne » a été tracé et proposé au randonneur soucieux de méditer en marchant. Partant de Clermont, il traverse Issoire et Brioude, suit la vallée de l’Alagnon, traverse les monts du Cantal et débouche à Aurillac pour se poursuivre dans le Quercy jusqu’à Cahors.
1348 – Le grand fléau de la peste noire
La peste noire n’épargne pas l’Auvergne et la mortalité est épouvantable sur tout le territoire, bien qu’inégalement répartie d’une paroisse à une autre. Selon le chroniqueur Froissart, « la tierce partie du monde mourut » en cette tragique année. Un document de 1352 indique un chiffre de 55 % d’ « héritiers » au village de Brenat (ce qui laisse penser à une mortalité exceptionnelle) tandis qu’à cinq kilomètres, à Usson, il n’y en a que 5 %. On peut en déduire que la mortalité était forte dans les lieux où la maladie se déclarait, mais normale là où des mesures de protection étaient prises. L’épidémie reviendra pendant des siècles de façon récurrente, principalement en été. Cette catastrophe permanente n’est pas pour rien dans l’apparition d’un nouveau thème artistique : la Danse macabre, dont l’exemple le plus connu est conservé sur les murs de La Chaise-Dieu (43). Cette peinture du xve siècle montre comment les hommes de toutes conditions et de tous âges sont entraînés par des squelettes dansants personnifiant la Mort. Même message à Ennezat (63), avec le Dit des trois morts et des trois vifs, qui met trois superbes chevaliers aux riches vêtements et aux superbes montures face à trois spectres hideux et ricanants.
1405 – La tradition des reclus de Saint-Flour
Les registres consulaires de Saint-Flour indiquent la reconstruction, en 1405, de la maison du Reclus sur le pont Vieux. Cette vénérable et étonnante institution du reclusage consistait en l’enfermement volontaire à vie d’un reclus ou plus souvent d’une recluse dans une cabane étroite à l’entrée de la ville. Seul un fenestron permettait de faire passer nourriture et bois de chauffage. Les reclus avaient pour mission de prier pour la ville et de la protéger spirituellement contre tous les dangers de la guerre et de la maladie ; ils faisaient l’objet d’une intense vénération et la cérémonie de l’enfermement était toujours grandiose, avec messe, prédication à la cathédrale, procession jusqu’au pont Vieux au son des chants et des litanies des saints. D’autres villes possédaient de telles recluseries, comme Clermont, Brioude, Ardes, Aurillac ou Mauriac, mais celle de Saint-Flour reste la mieux connue grâce à une exceptionnelle collection d’archives. L’institution des reclus cessa à la fin du XVe siècle
XVIIe‑XIXe siècles – Les Auvergnats : un peuple migrant
Les migrations, le plus souvent temporaires, sont un élément essentiel de l’ancienne économie de l’Auvergne. Bien que des traces d’une émigration temporaire, vers l’Espagne notamment, existent au Moyen Âge, c’est surtout aux xviie et xviiie siècles que les migrants auvergnats sont les plus nombreux. Les causes sont surtout la pauvreté des terroirs, incapables de nourrir une population grandissante, mais aussi, en montagne, la longueur des hivers, période de repos forcé pour le paysan qui peut chercher ailleurs un complément. Des régions entières de l’Auvergne se dépeuplaient alors de leurs jeunes hommes, mais rares étaient ceux qui ne revenaient pas au pays. Au xixe siècle, les Auvergnats (surtout les Cantaliens) iront coloniser Paris. De nombreux érudits locaux, les prêtres ou même des fonctionnaires reprochent alors à l’émigration d’apporter dans les campagnes les plus reculées des vices trop urbains…
1764 – La « bête du Gévaudan » sévit aussi en Auvergne
Une petite partie de l’Auvergne (sud-est du Cantal) fut touchée par les exactions de ce que l’on nommait simplement « la Bête ». Le mythe s’est vite emparé de l’histoire, et l’on discute encore pour savoir s’il s’agissait d’un unique et gigantesque loup, de plusieurs loups, d’un prédateur exotique ou même d’un homme déguisé. Quoi qu’il en soit, la « Bête » fit parler d’elle dans toute la France et le roi dépêcha ses meilleurs louvetiers pour en venir à bout ; on tua un gros loup qui fut embaumé à Clermont et montré au roi, mais les massacres reprirent. Les traques furent épiques : on tua plusieurs autres loups, mais toujours le monstre réapparaissait, s’attaquant surtout aux enfants. Puis il disparut, et le mystère ne fut jamais levé. De nombreux livres, mais aussi des films et des bandes dessinées ont été consacrés à cette étonnante histoire, sans doute parce qu’elle réveille cette antique peur du loup, profondément ancrée en chacun de nous, comme un inconscient collectif.
1862 – La dernière éruption (manquée) du puy de Dôme
Ce n’est qu’en 1751 que Jean-Étienne Guettard découvre le caractère volcanique des monts Dôme. Depuis, les volcans du Massif central n’ont pas cessé de susciter l’intérêt et ont été habilement récupérés par les Auvergnats dans le but de promouvoir le tourisme. En 1862, quand Napoléon III et l’impératrice Eugénie visitèrent l’auvergne, on eut l’idée de reproduire une éruption volcanique. Pour cela des tonnes de fagots, de résine et d’huile furent disposées sur le puy de Dôme. Des cuves pleines d’huile devaient s’enflammer et glisser le long des pentes pour simuler une coulée de lave. Mais ce gigantesque dispositif ne réussit qu’à provoquer une épaisse fumée…
1882 – Les Auvergnats de Paris ont leur journal
Fondation du journal L’Auvergnat de Paris par Louis Bonnet, qui témoigne de l’existence d’une importante communauté auvergnate dans la capitale, mais ces Auvergnats sont surtout des Cantaliens, comme Louis Bonnet, voire des Aveyronnais. Dans l’éditorial du premier numéro, le fondateur explique ainsi son projet : « À l’Auvergnat qui veut revenir au pays, nous dirons quel est le coin de terre qu’il pourra prendre pour son nid de retraite. À celui qui vient, nous livrerons nos colonnes ; il y pourra dire ce qu’il veut faire et où il demande à utiliser son activité. À l’Auvergnat parisien, nous rappellerons constamment la patrie ; nous lui dirons tout ce qui se passe et tout ce qui s’y fait ». À partir de 1902, des accords passés avec les compagnies ferroviaires permettent aux « trains Bonnet » de ramener chez eux, pour quelques jours de vacances, les Auvergnats de Paris qui risqueraient d’oublier leur pays d’origine.
1884 – L’incendie de Montgreleix révèle la fragilité de l’habitat traditionnel paysan
Le 2 octobre 1884, 57 maisons sur les 72 du village de Montgreleix (15) partent en fumée. Le feu s’est propagé de maison en maison, de toit de chaume en toit de chaume. Cet épisode tragique rappelle que plus de la moitié des maisons du Cantal et qu’un tiers de celles du Puy-de-Dôme étaient encore coiffées en paille de seigle au milieu du xixe siècle. Aujourd’hui, de nombreuses habitations et surtout granges des campagnes auvergnates, recouvertes de tôles, sont en fait d’anciennes chaumières dont les charpentes trop légères ne pourraient supporter de lourdes lauzes ou même des ardoises. Partout était cultivé le seigle : le grain servait à faire le pain, et la paille à faire des toits particulièrement isolants et donc fort appréciés en pays de montagne. Mais le chaume réclamait un entretien permanent et brûlait facilement, ce qui explique sa disparition rapide à partir de la fin du xixe siècle sous la pression des compagnies d’assurance. Il n’empêche, de nombreux éléments caractéristiques ou étonnants de la maison traditionnelle en montagne auvergnate s’expliquent par cet ancien usage du chaume (toits à forte pente pour que la pluie ne s’infiltre pas ; pignons en forme d’escalier pour casser la force du vent, etc.). En Limagne au contraire, la tuile ronde et les toits à faible pente s’imposent.
Traditions. Les orages d’été étaient particulièrement craints par les habitants des chaumières, ce qui explique toutes les mesures religieuses (faire sonner les cloches) ou magiques (conserver un brandon des feux de la Saint-Jean ou exposer une « pierre de foudre ») pour se prémunir contre le « feu du ciel », pratiques aujourd’hui oubliées et qui pourraient passer pour naïves, alors qu’elles répondaient à une angoisse hélas bien justifiée.
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