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Écrivains et penseurs

En plus du célèbre Blaise Pascal, l’Auvergne a fourni à la France nombre de têtes bien remplies : un pape aurillacois mathématicien, un écrivain caustique hilarant, des conteurs illuminés et plus encore…

Vers 430 – Sidoine Apollinaire, le premier poète d’Auvergne

Sidoine Apollinaire, aristocrate et homme de lettres, vint s’installer à Aydat, au bord du lac (63). Il est l’un des hommes importants de cette époque dans ce qui reste de l’Empire romain. Devenu évêque de Clermont, il tenta d’éloigner la menace wisigothique mais dut se soumettre en 475, lâché par l’empereur. Selon l’inénarrable Vialatte, cet évêque un peu particulier, « armé d’une massue, d’un casse-tête, nourri de Virgile, allaité par les muses, fleuri de maximes et fusant de citations » fut bien le premier écrivain d’Auvergne. Écrivain, ou plutôt « homme de lettres », car ses éloges versifiés sentent un peu la flagornerie et la politique. Mais il chanta aussi l’Auvergne, « cette plaine immense où l’on voit ondoyer de si riches moissons […] ce pays plaisant au voyageur, jamais ingrat au laboureur, si agréable au chasseur. Les montagnes lui font une ceinture de pâturages ; la vigne verdoie sur les coteaux ; des fermes sont dispersées dans la campagne ; sur les rochers s’élèvent des châteaux à côté d’épaisses forêts ; dans la plaine des cultures, des ruisseaux dans les vallons, des rivières à travers les précipices : tel en un mot qu’une fois que les étrangers l’ont connu, ils y perdent le souvenir de leur patrie ». 

 

999 – Un pape auvergnat au  tournant du millénaire

Originaire du village de Saint-Simon, selon la tradition, Gerbert est remarqué par les moines d’Aurillac où il est admis comme élève puis achève sa formation en Catalogne et à Rome. Savant distingué, mathématicien, ami de l’empereur Otton III, il reste dans l’histoire le « pape de l’an mil ». Partout où il passait, Gerbert achetait des livres de toutes sortes : sur la rhétorique (il connaissait Cicéron par cœur), sur les mathématiques (il fut l’un des premiers à utiliser les chiffres arabes et inventa une table à calcul) mais aussi sur l’astronomie et la musique (on suppose qu’il fabriquait lui-même des orgues). D’extraction très modeste, comme lui-même ne manquait pas de le rappeler, son ascension fulgurante ne pouvait que susciter des questionnements et même une véritable « légende noire », puisqu’on en fit parfois un « pape magicien », ami des démons et favori du diable… Dans sa Légende des Siècles, Hugo parle de l’âme de Gerbert « livrée aux sombres aventures », et l’envoie directement aux Enfers, avec Néron et Attila !

 

Vers 1130 – Naissance du troubadour Pierre d’Auvergne (Peire d’Alvernha) à Clermont

Il fut le plus célèbre des nombreux troubadours auvergnats qui s’illustrèrent principalement dans la seconde moitié du xiie siècle et le début du siècle suivant. Connu et fêté aux cours de Provence et de Castille, le rayonnement de Pierre d’Auvergne fut immense. Il se fit notamment remarquer dans le registre du trobar clus, poème « fermé », c’est-à-dire obscur, voire hermétique. Il ne nous reste qu’une trentaine de pièces. Voici l’une de ses « chansons » : 

Dejosta-ls breus jorns els loncs sers,

Quan la blan’aura brunezis,

Vuelh que branc e bruelh mos sabers

D’un nou joi qu’em fruech’em floris ;

Car del doutz fuelh vei clarzir los garrics,

Per ques retrai entre las neu el freis

Lo rossinhols el tortz el gais el pics.

 

Soit en français :À côté des jours brefs et des longs soirs, quand la blanche brise brunit, je désire que mon savoir mette branche et bourgeons sous l’effet d’un nouveau joy qui me fait produire fruits et fleurs ; car je vois le doux feuillage des chênes s’éclaircir, et voilà pour quoi se retirent entre les neiges et les frimas le rossignol, la grive, le geai et le pic.(Traduction J.-Cl. Rivière.) 

D’autres troubadours illustrèrent l’Auvergne à cette époque, citons le pauvre chevalier Peirol, né vers 1160 près de Rochefort-Montagne (63) ; le Vellave Pons de Chapduelh, qui mourut à la croisade ; le célèbre moine de Montaudon, de Vic-en-Carladès (15), sans oublier une « trobairitz »  (une « troubadouresse ») : Dona Castelloza, la dame de Casteldauze, qui vivait peut-être dans la Châtaigneraie cantalienne, était mariée à un certain Turc de Mairona (ainsi nommé parce qu’il avait fait la croisade) mais aima davantage Armand de Bréon, selon la première règle de l’amour courtois qui sépare radicalement amour et mariage.

 

1586 – La Reine Margot, la prisonnière aux cent mythes

Marguerite de Valois, sœur d’Henri III et première femme d’Henri IV, la fameuse « Reine Margot » (1553‑1615) est maintenue prisonnière au château d’Usson (63). On lui prête de nombreux amants, un talent pour l’intrigue, mais aussi une certaine générosité, une foi sincère et de réelles aptitudes intellectuelles. Son long séjour en Auvergne a fait naître légendes et folklore : on ne compte plus les maisons ou les restaurants « de la Reine Margot »… L’écrivain auvergnat Jean Anglade la présente en ces termes : « Marguerite de Valois vit encore dans le cœur d’un pays  qui ne fut pas le sien, mais qu’elle gagna par sa bonté. Fille de la féroce Catherine, sœur de Charles IX, elle ne versa jamais une goutte de sang et ne fit d’autre mal qu’à elle-même. Cette mauvaise langue d’Agrippa d’Aubigné lui attribue deux douzaines d’amants. Peut-on en bonne foi lui reprocher d’avoir fait deux douzaines d’heureux ? »

1648 – Blaise Pascal organise l’expérience du puy de Dôme

Blaise Pascal est sans conteste l’un des Auvergnats les plus célèbres, bien qu’il n’ait pas très souvent résidé dans la province. Il naît à Clermont en 1623. Son père, Étienne, est président de la cour des aides de Montferrand. Pour faciliter les comptes de son père, le jeune Blaise inventera la « pascaline », ou machine arithmétique, vers 1642, tentant même de la commercialiser. C’est par cet esprit commerçant, qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1662, année où il lance l’idée des « carrosses à cinq sols » (ancêtres des omnibus), que Pascal passe pour être un véritable Auvergnat…

Polémiste féroce, rhéteur hors pair, philosophe mais surtout théoricien de l’effacement de la philosophie devant la foi, Blaise Pascal est un incontestable génie et sa place dans les Lettres françaises est au premier rang. Il se distingua également dans les mathématiques et la physique. En 1648, il a l’idée de vérifier la théorie de la pesanteur de l’air initiée par l’Italien Torricelli et demande à son beau-frère, le Clermontois Florin Périer, de faire l’ascension du puy de Dôme avec un tube de mercure. Le mouvement de la colonne de mercure dans le tube prouve alors une moindre pesanteur de l’air à mesure que l’on monte : « C’est ce que nous résumerons avec tous les Français en disant que Pascal monta sur le puy de Dôme pour y inventer le baromètre. De même Vercingétorix monta sur le plateau de Gergovie pour y inventer le patriotisme. On ne saurait monter sur une cime auvergnate sans y inventer les plus grands sentiments ». (Alexandre Vialatte.)

 

1730 – La langue auvergnate

Parution d’un Essai d’un discours à prononcer…, par le chanoine J.-B. Tailhandier, « magnifique défense et illustration de la langue auvergnate où se déploie une riche palette d’arguments servie par une souplesse et une intelligence de raisonnement peu ordinaires » (Pierre Bonnaud). Selon le même Pierre Bonnaud, ancien professeur de géographie à l’université de Clermont, l’auvergnat n’est pas une variante de l’occitan mais une langue à part entière, porteuse d’une vision du monde particulière et originale. Celui-ci distingue un Auvergnat du nord (Puy-de-Dôme, Brivadois, une partie de la Creuse) et un Auvergnat du sud (nord et est du Cantal). L’arrondissement d’Aurillac relève quant à lui d’un Guyennais plus méridional, et un institut d’études occitanes (IEO) y est très actif. Il resterait aujourd’hui en Auvergne quelques 300 000 « patoisants ».

 

1922 – Un écrivain majeur : Henri Pourrat

En 1922 commence la rédaction du chef-d’œuvre d’Henri Pourrat (1887‑1959) : Gaspard des Montagnes. Cet écrivain régionaliste, attaché à l’Auvergne par toutes ses fibres, atteint souvent à l’universel en chantant les vertus d’un enracinement valable en tout lieu. Son patient collectage de contes, ses évocations de la vie paysanne, à travers un style unique parfaitement ciselé, en font le grand écrivain d’une Auvergne consciente d’elle-même et qui ne veut pas mourir dans l’uniformisation de la modernité.

Dans le même temps, le musicien Joseph Canteloube (1879‑1957) compose ses très célèbres Chants d’Auvergne, qui encore aujourd’hui sont joués dans le monde entier.

 

1952 – Première chronique d’Alexandre Vialatte dans La Montagne

De 1952 jusqu’à sa mort, Alexandre Vialatte (1901‑1971) rédigera près d’un millier de chroniques pour le journal La Montagne, fondé en 1919 par l’avocat et député socialiste Alexandre Varenne. Comme il se plaisait à le dire lui-même, Vialatte fut un écrivain « notoirement méconnu ». Traducteur de Kafka et de Nietzsche, il écrivit quelques romans (Les fruits du Congo, 1951), mais c’est surtout par ses chroniques et ses récits humoristiques qu’il restera dans les Lettres françaises. La virtuosité fascinante de son style, alliant la plus grande préciosité à une ironie et une distanciation permanentes, lui ont assuré, plus de trente ans après sa disparition, un lectorat fidèle et de vibrantes filiations dans la jeune génération d’auteurs. Parmi ses admirateurs, citons le critique et romancier Pierre Jourde, d’origine auvergnate, dont l’humour corrosif et l’art de la formule sont un hommage au maître ambertois. Compatriote de Pourrat, Vialatte fut aussi son ami, mais leur régionalisme admet quelques différences. Chez Vialatte, l’Auvergne relève à la fois du mythe et de la fantaisie ; ses travers l’intéressent au moins autant que ses beautés. Il a su chanter avec des accents très justes le génie de Pascal, dont le feu intérieur faisait écho au sien, bien qu’il n’ait jamais mis en avant la profondeur de son mystère personnel sans la désamorcer immédiatement par un humour cinglant et parfois désabusé. Certaines de ses pages restent des modèles absolus de grand style

 

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